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Archive for the ‘Poésie’ Category

Elle est la porte du quartier latin, elle le commence, le résume et l’achève tout à la fois. Elle empêche le boulevard Saint-Michel de sombrer corps et âme dans la Seine et de rejoindre les îles.

Son totem de pierre trônant, superbe, sur la fontaine couchée contre un immeuble d’angle, prévient le marcheur qu’il pénètre dans un territoire sacré, qu’il en devra porter les oripeaux et en soutenir la flamme. Elle est l’accoucheuse de maints sentiers à parcourir, elle préface les labyrinthes qui s’échappent de ses flancs.

L’œil averti constatera qu’en elle cohabite deux groupes distincts, qui ne se réunissent guère, et de façon éphémère. Il y a ceux de la place, et ceux du bord de Seine. Les premiers sont jeunes : ils parlent fort, ils fument, ils se dévisagent ; ils se sont appropriés un arpent sur les pavés, et ils attendent. C’est bien là leur trait commun : l’attente. Celle de l’ami, de l’amante, du frère, du confrère, de l’inconnu qui passe, d’un quelconque cortège de jeunes gens auquel ils aimeraient bien se joindre, pour vider ensemble un demi et ne penser qu’à leur bonheur d’être là.

Et puis il y a les seconds, ceux du fleuve, qui vivent par et pour lui, le regard accroché par la lumière de Notre-Dame, par le sillage des bateaux-mouches, par les amoureux enlacés sur les berges. Pas de langueurs océanes, de vieux marins accoudés dans les estaminets d’un port, mais une simple vision de Paris, grande et belle, effleurée par les sens. Ils ne sont pas moins heureux que les premiers, mais certainement moins insouciants, rivés par les préoccupations de l’esprit, plus que celles de l’âme : le fleuve est aussi le temps qui coule, sans relâche, avec la ferme intention d’emmener tout le groupe dans l’au-delà. L’implacable course de la ville en mouvement, les quatre roues succédant à d’autres quatre roues, et les deux roues aux deux jambes.

Car la place est d’abord une mise en garde : c’est le triomphe de la puissance divine de la ville sur l’homme et les groupes, l’archange écrasant la bête ancestrale, l’épée tournoyant au-dessus de fourmis suspendues à leur destin. De cet avertissement jaillit quelques éclairs, et il est de grandes pensées qui naquirent place Saint-Michel, avant d’éclore en d’autres lieux.

Sa forme hémicyclique pourrait nous faire croire que la Seine est la scène que nous observons depuis les gradins de l’amphithéâtre, mais ne serait-ce pas se méprendre et oublier que c’est Paris qui nous regarde ?

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Peu de monuments parisiens ont une âme aussi forte que la Tour majestueuse, qui dresse les puissances de la ville vers les étoiles. Douée d’un charisme ravageur de fin de siècle, elle aurait pu y naître et y mourir si Paris ne l’avait adoptée comme sa fille et sa princesse.

Il n’y a plus besoin d’exposition universelle pour que les groupes se pressent contre sa structure métallique, dont les tressaillements imperceptibles portent témoignage du vent qui la caresse. Les foules gluantes s’accolent à ses pieds de géants, foulent ses marches dans la sueur ou s’élèvent en ligne verticale jusqu’à son sommet tant espéré.

Il y a donc le groupe du dedans, le peuple de Babel, qui s’envole dans les airs pour mieux retomber sur la ville, le bras tendu vers le Sacré-Cœur ou la Tour Montparnasse. A chaque palier, l’œil fier et conquérant, c’est un peu de Paris qu’il déguste avec les yeux.

Puis, redescendu sur terre, il se transforme sans mot dire en groupe du dehors, celui qui lève la tête au lieu de la baisser, et se perd dans les brins d’herbe du Champ de Mars. Et à voir ces carrés de verdure dédiés au dieu de la guerre, qui prolongent en l’achevant l’Ecole militaire, on est porté à croire que la Tour elle-même est l’arme secrète de la capitale, une épée magique brandie de ses entrailles comme l’Excalibur des légendes.

La nuit, le regard est aspiré par le faisceau de lumière qui envahit la Tour, détourne sa matière et l’isole du décor comme une couche dorée sur un fond d’ébène. Parfois, elle scintille, et avec elle les cœurs de ceux qui la fréquentent : il n’y a pas de plus beau détournement de la nuit que sa lumière miraculeuse. Elle est le phare de toute une ville ; elle apaise les corps et panse les plaies de l’âme dans ses errances nocturnes. Et, même le jour, cette somme d’acier est une force pénétrante qui concentre, sans les contrarier, les pulsations telluriques de la cité.

Y a-t-il encore des Parisiens sur la Tour ? Y en a-t-il jamais eu ? Il importe peu que ses groupes soient désespérément exotiques. Car elle fait écho de leur enthousiasme sans se soucier de leur provenance, car les joies et les peines qu’elle reflète contribuent à former cette mosaïque qu’on appelle Paris, car les sensations qu’elle partage se dispersent et s’épanouissent à travers le monde. Ce n’est pas que la Tour soit immortelle : mais c’est qu’elle est déjà dans l’éternité.

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La plupart des gens s’accordent à reconnaître que la première impression d’une chose ou d’un lieu est souvent celle qui reste, laissant devant nos yeux comme une trace indélébile. Tel arrive à Paris dans les fraîcheurs d’avril, et y trouvera toute sa vie le bonheur des petits matins tendres dans les ruelles rêveuses.

Mais le Centre, lui, échappe à cette ligne de conduite. Il est aussi changeant que nos humeurs indécises, tantôt colosse fougueux et écumant, paquebot enivré échoué dans le béton, tantôt amas concassé de poutres et de tubes, astéroïde écrasée dans une boîte à peinture. On l’aime un jour, pour le haïr le lendemain, et les cris qu’on lui assène mêlent les huées et les bravos. Mais lui ne s’en préoccupe guère, car il n’a qu’une volonté, vers laquelle il tend tout son effort : montrer l’art. L’art est un monstre que l’on enferme dans le carré des toiles, qu’on accroche à la blancheur des murs, qu’on laisse pendre aux clous des plafonds, qu’on érige dans des cages de verre.

Lorsqu’on surgit de la rue du Renard, il est ce rectangle multicolore dont l’horizon s’efface, qui présage les mille merveilles d’un monde à découvrir avec les yeux et le cœur. Et lorsqu’on y pénètre enfin, c’est un ailleurs plein de lumières qui vient à notre rencontre. De l’extérieur, les groupes ne peuvent que pressentir la puissance du titan ; ils s’assoient sur le vallon de pierres, balancent une guitare contre l’épaule, ou forment un cercle autour des chevalets poussant çà et là entre les pavés, avant de repartir en traînant les pieds dans la furia des Halles.

Mais, de l’intérieur, l’émotion n’est plus la même. Le groupe des visiteurs laisse en suspens ses croyances, pour en prendre de nouvelles. Il n’est pas authentiquement crédule, mais est prêt à le devenir pour le temps d’une contemplation esthétique. Certes, il y a le dégoût possible de l’esprit et des sens, mais les refus sont volontaires : puisque le groupe est là, au milieu de l’arène, il trouvera dans une esquisse de sourire ou un rire franc la contrepartie de sa déception. Car le centre sait orchestrer les étonnements, les polir contre les parois immaculées et les vitres translucides, les faire chavirer sur un monochrome inattendu, ou un Picasso trop attendu, les recueillir à même le sol pour relancer leur course effrénée vers les expositions temporaires et le voile intriguant qui les absorbe.

Beaubourg est une vue de l’esprit, mais d’un esprit attentif aux choses. Car l’ultime œuvre d’art contemporain que découvre le groupe qui s’y constitue, debout dans les galeries du sixième étage, est Paris elle-même, mise à nue, caressée par les vents enfermés sous son ciel qui s’engouffrent sans crier gare dans les alcôves de la ville.

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Il y a dans Paris des monstres que l’œil n’embrasse jamais tout à fait. La place de la Bastille est cette hydre insaisissable, ce Léviathan boursouflé devant lequel on se prosterne, ou que l’on fuit. Nul héros ne viendra à bout de sa puissance, nul groupe ne l’envahira entièrement de sa présence, nulle armée n’occupera son espace sans être brûlée vive par son rayonnement.

Car elle est une étoile de rues en fusion perpétuelle, les grandes avenues comme les ruelles s’y heurtent et n’en ressortent pas indemnes. Elle attire à elle tous les arrondissements pour mieux les piétiner et les rejeter implacablement contre la Seine, le Père Lachaise, ou la République.

Cette reine a sa couronne, son ornement qui enivre le regard : la colonne centrale exsude sa joie et sa fierté d’être, s’élance vers les nuages qu’elle tente de percer insolemment. C’est la pointe du compas sur lequel s’appuie le cercle, le tronc poussant libre au milieu de la forêt, l’antenne qui en appelle aux énergies célestes.

Et c’est qu’il y a des forces qui s’affrontent dans les étendues voisines, les rumeurs du Marais dispersées avec violence, les artères contrariées qui dévient de leurs courses, le canal impuissant contraint de s’enfoncer dans l’abîme, les impasses déçues qui voudraient s’ouvrir au monde.

Elle ne connaît pas le silence. Le vacarme y règne en maître, depuis l’incessante procession de moteurs en rut jusqu’aux élégants éclats des chorales de l’Opéra. Avant, on y enfermait les espions et les criminels, aujourd’hui on y barricade les musiciens et les danseurs. Dans tous les cas, on entend leurs cris du soir au matin, car ils veulent prendre le public à témoin. Mais le public, lui, est plus désinvolte qu’on voudrait bien croire. Il s’assoit sur les marches et attend qu’on l’y déloge, il tournoie autour de la place de cafés en restaurants, jouissant quelques instants d’une gloire anonyme avant de s’enfoncer, la tête baissée, dans les profondeurs de Paris.

La nuit tombée, on lui refuse encore le moindre répit. Elle se prend au jeu, et affiche un air de fête, une mine enjouée, un peu espiègle. Ses bourrelets s’animent : les bars de la rue de Lappe ou du faubourg Saint-Antoine ont mis leur tenue d’apparat, et se promettent de veiller jusqu’à l’aube en profitant du moment présent.

Chaque soir, elle est un peu déçue, bien sûr, car elle perd de son tourbillon intérieur au profit de ses cadettes, qui ne lui font plus la cour, et dont elle devient, pour quelques heures, la mère maquerelle.

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Lorsque les trains arrivent à Paris du sud-ouest de la France, encore essoufflés par les sursauts du voyage, leurs yeux s’écarquillent sur la gare Montparnasse, et ils ralentissent leur cadence, comme pour mieux voir la Tour dont ils devinent la hauteur majestueuse.

Mais ils ont à peine le temps de lancer un premier regard que se dévoile à eux l’antre de la gare, grouillante de vie, suant par tous les pores des coulées de groupes informes, parfois immobiles, faisant les cent pas devant un tableau d’affichage, juchés sur des tabourets de bar, croquant dans une baguette au jambon-beurre, la jambe droite appuyée contre une valise, haletant, en quête du wagon promis, poussant un soupir ténébreux avant de s’engouffrer dans la bouche du métro, surveillant conjointement leur poignet gauche et la grande horloge du plafond, de départs amusés en retrouvailles larmoyantes.

Elle est une chimère semblable au monde et aux foules qui l’habite, polymorphe et changeante, tantôt irisée et éclatante, tantôt grise et attristée. Elle aime ce chaos ordonné qui aère ses organes, mais elle ressent avec amertume que l’on ne vient à elle que pour mieux la quitter. Elle essaie bien de retenir les gens pressés, de leur faire goûter les délices de son corps, mais ses tentatives sont maladroites et ne réussissent que rarement. Alors on se plaint de ses interminables files d’attente, de ses couloirs encombrés et de ses escaliers mécaniques en panne : mais que peut-elle faire d’autre pour se manifester ?

La gare n’est pas seule, pourtant, contrairement à ses congénères. Elle est mariée au plus orgueilleux des époux : la Tour, qui la domine et la pénètre tout à la fois, en de fougueux ébats dont elle supporte les secousses sans se plaindre. La Tour noire s’est enfermée en elle-même, et se soucie peu des autres ; mais son égoïsme fait aussi sa force, l’impossibilité pour Paris de le méconnaître ou de l’oublier. Elle a appris à y trouver son avantage, à absorber les vagues ascendantes en un flux horizontal qui propulse les groupes ainsi constitués à travers les infinis souterrains de la ville.

Elle est destinée à survivre de ses cruelles facéties : satisfaire les désirs, tout en les attisant, susciter les envies, pour les briser sur l’instant. A quoi pense-t-elle ? Sans doute à rien d’autre qu’elle-même, mais peut-être finit-elle par se plaire à jouer ce rôle de princesse espérant l’amour et sa délivrance, non pas endormie dans la chambre de la plus haute tour mais, en rêve, debout et fiévreuse au sommet de ce mont Parnasse qui lui donna son nom.

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Le carrefour de l’Odéon, étriqué et difforme, possède, comme le théâtre qui le prolonge, une sortie côté cour et une sortie côté jardin.

La première est celle du boulevard Saint-Germain, avec les promesses clinquantes du quartier latin, les enchantements fiévreux de ses troquets à touristes, le Danton en pierre qui se dresse, impérial, sous lequel l’adolescent transi attend la jeune fille, les trois cinémas s’épiant sans trêve, séduisant les chalands des autres à grands renforts de couleurs grand format. Et puis le côté jardin, celui des rues qui montent vers le Luxembourg, avec, à gauche, l’interminable tentacule : la rue Monsieur-le-Prince.

Il faut gravir sa pente légère, abandonner son regard à sa courbe fine, pour en connaître l’intention véritable : se noyer dans l’arrondissement, en tâter la chaleur, naître dans un boulevard prétentieux pour se perdre dans un autre. On a envie de lui crier que c’est une volonté un peu vaine, une défaite jouée d’avance, une résignation de l’âme ; mais, en y pénétrant, on se tait et, par cet acte simple de silence, on lui insuffle la vie, on la secoue de sa torpeur. Parfois, c’est lui donner un sens : de bas en haut, lorsqu’on émerge du métro Odéon, ou de haut en bas, expulsé par l’insouciance méprisante du boulevard Saint-Michel.

Sa beauté éphémère est aussi son drame : on n’y vit pas, on y passe. Alors elle a ses habitués de passage, à pied, surtout, car les voitures peinent à la franchir. La Sorbonne y égrène ses cohortes estudiantines, et le Luxembourg ses badauds en quête de pitance. Ils s’y arrêtent tous, un jour, sur l’une ou l’autre de ses rives, pour avaler sans concession un rouleau de printemps ou un bol de riz. Quant à son amertume lorsqu’on la croise transversalement, elle est affligeante, comme si on niait jusqu’à son existence même en barrant sa route d’un trait horizontal, qui l’efface du monde sans pitié aucune.

Et c’est sur ce déchirement existentiel qu’elle balance sa vie, dans la tristesse de la plus froide solitude, à la recherche de la compagne avec qui partager ses tendresses. C’est qu’elle est cruelle, cette solitude, car l’âme-sœur repose en des lieux voisins : la rue Princesse s’étire péniblement à trois pâtés de maison de là, sans nulle conscience qu’un être la désire.

Et de cet amour déçu jaillissent, chaque nuit, des torrents de larmes, qui inonderaient Saint-Germain jusqu’à la Seine si les taverniers de l’Odéon ne les enfermaient dans des flacons et des chopes.

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