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Archive for September, 2009

Il y a dans Paris des monstres que l’œil n’embrasse jamais tout à fait. La place de la Bastille est cette hydre insaisissable, ce Léviathan boursouflé devant lequel on se prosterne, ou que l’on fuit. Nul héros ne viendra à bout de sa puissance, nul groupe ne l’envahira entièrement de sa présence, nulle armée n’occupera son espace sans être brûlée vive par son rayonnement.

Car elle est une étoile de rues en fusion perpétuelle, les grandes avenues comme les ruelles s’y heurtent et n’en ressortent pas indemnes. Elle attire à elle tous les arrondissements pour mieux les piétiner et les rejeter implacablement contre la Seine, le Père Lachaise, ou la République.

Cette reine a sa couronne, son ornement qui enivre le regard : la colonne centrale exsude sa joie et sa fierté d’être, s’élance vers les nuages qu’elle tente de percer insolemment. C’est la pointe du compas sur lequel s’appuie le cercle, le tronc poussant libre au milieu de la forêt, l’antenne qui en appelle aux énergies célestes.

Et c’est qu’il y a des forces qui s’affrontent dans les étendues voisines, les rumeurs du Marais dispersées avec violence, les artères contrariées qui dévient de leurs courses, le canal impuissant contraint de s’enfoncer dans l’abîme, les impasses déçues qui voudraient s’ouvrir au monde.

Elle ne connaît pas le silence. Le vacarme y règne en maître, depuis l’incessante procession de moteurs en rut jusqu’aux élégants éclats des chorales de l’Opéra. Avant, on y enfermait les espions et les criminels, aujourd’hui on y barricade les musiciens et les danseurs. Dans tous les cas, on entend leurs cris du soir au matin, car ils veulent prendre le public à témoin. Mais le public, lui, est plus désinvolte qu’on voudrait bien croire. Il s’assoit sur les marches et attend qu’on l’y déloge, il tournoie autour de la place de cafés en restaurants, jouissant quelques instants d’une gloire anonyme avant de s’enfoncer, la tête baissée, dans les profondeurs de Paris.

La nuit tombée, on lui refuse encore le moindre répit. Elle se prend au jeu, et affiche un air de fête, une mine enjouée, un peu espiègle. Ses bourrelets s’animent : les bars de la rue de Lappe ou du faubourg Saint-Antoine ont mis leur tenue d’apparat, et se promettent de veiller jusqu’à l’aube en profitant du moment présent.

Chaque soir, elle est un peu déçue, bien sûr, car elle perd de son tourbillon intérieur au profit de ses cadettes, qui ne lui font plus la cour, et dont elle devient, pour quelques heures, la mère maquerelle.

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