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Archive for July, 2009

Lorsque les trains arrivent à Paris du sud-ouest de la France, encore essoufflés par les sursauts du voyage, leurs yeux s’écarquillent sur la gare Montparnasse, et ils ralentissent leur cadence, comme pour mieux voir la Tour dont ils devinent la hauteur majestueuse.

Mais ils ont à peine le temps de lancer un premier regard que se dévoile à eux l’antre de la gare, grouillante de vie, suant par tous les pores des coulées de groupes informes, parfois immobiles, faisant les cent pas devant un tableau d’affichage, juchés sur des tabourets de bar, croquant dans une baguette au jambon-beurre, la jambe droite appuyée contre une valise, haletant, en quête du wagon promis, poussant un soupir ténébreux avant de s’engouffrer dans la bouche du métro, surveillant conjointement leur poignet gauche et la grande horloge du plafond, de départs amusés en retrouvailles larmoyantes.

Elle est une chimère semblable au monde et aux foules qui l’habite, polymorphe et changeante, tantôt irisée et éclatante, tantôt grise et attristée. Elle aime ce chaos ordonné qui aère ses organes, mais elle ressent avec amertume que l’on ne vient à elle que pour mieux la quitter. Elle essaie bien de retenir les gens pressés, de leur faire goûter les délices de son corps, mais ses tentatives sont maladroites et ne réussissent que rarement. Alors on se plaint de ses interminables files d’attente, de ses couloirs encombrés et de ses escaliers mécaniques en panne : mais que peut-elle faire d’autre pour se manifester ?

La gare n’est pas seule, pourtant, contrairement à ses congénères. Elle est mariée au plus orgueilleux des époux : la Tour, qui la domine et la pénètre tout à la fois, en de fougueux ébats dont elle supporte les secousses sans se plaindre. La Tour noire s’est enfermée en elle-même, et se soucie peu des autres ; mais son égoïsme fait aussi sa force, l’impossibilité pour Paris de le méconnaître ou de l’oublier. Elle a appris à y trouver son avantage, à absorber les vagues ascendantes en un flux horizontal qui propulse les groupes ainsi constitués à travers les infinis souterrains de la ville.

Elle est destinée à survivre de ses cruelles facéties : satisfaire les désirs, tout en les attisant, susciter les envies, pour les briser sur l’instant. A quoi pense-t-elle ? Sans doute à rien d’autre qu’elle-même, mais peut-être finit-elle par se plaire à jouer ce rôle de princesse espérant l’amour et sa délivrance, non pas endormie dans la chambre de la plus haute tour mais, en rêve, debout et fiévreuse au sommet de ce mont Parnasse qui lui donna son nom.

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